THE ART OF EARTH MAINTENANCE

PENSER LA TERRE

Marie Lienard-Yeterian

Leo Daguet

“Comme un saumon l’homme est d’autant plus vivant qu’il remonte le courant”
Marc-Alain Ouaknin

I can see my place as human in a natural order more grand, whole, and functional than I’ve ever witnessed, and I am humbled, not frightened, by it
Janisse Ray

ALTERITY/AUTRE

Radical otherness of Earth / Radical sameness of Earth.
The speeding up of our ways of life has made it impossible to pay attention to the slow changes around us.
Yet…
Find a way back into symbolic language/the symbolic order away from visceral (viral) emotional reactions.
Realize that narcissism is a withdrawal of the individual into and onto himself/herself.
Reason out a strategy to save what can still be saved.
Build a common future with Earth.

Nous parlons, ici, de société, dans le sens le plus large, le plus primitif et le plus radical : celui d’un collectif, d’un groupe qui se conçoit comme cohérent et uni, et dont les membres, qu’ils soient humains ou non humains (objets, animaux, phénomènes climatiques…) sont plongés dans un dense réseau d’interactions réciproques. Une communauté est un territoire, tissé entre les bornes d’un mot limite : « l’Autre ». Comme toute frontière, le terme est ambigu : l’autre désigne à la fois le semblable (alter ego) et l’étranger (alien), il rassemble en même temps qu’il exclut. De mon côté de la démarcation, l’autre-semblable est, autant que moi, une variation du thème unique sur lequel se déploie la société. L’autre-étranger en marque l’arrêt, la limite. Il est radicalement opposé au collectif qui l’expulse ailleurs, vers un néant sans mots d’où seul peuvent percer la magie et l’effroi.

La frontière de l’altérité moderne se positionne, d’après Bruno Latour (Nous n’avons jamais été modernes), entre ce qui relève de l’humain (autre-semblable) et ce qui relève de la nature (autre-étranger). Il importe peu que notre réalité soit un enchevêtrement inextricable de nature et de culture hybridées : nous dédions toute notre pensée à maintenir ces deux notions rigoureusement séparées, confiant à la politique et aux sciences sociales le soin de représenter l’humain, et à la science dure (galiléenne) celui de régner sur la nature. Ce « travail de purification » a isolé (en théorie) la société moderne de toute contingence naturelle, et en particulier des nombreuses notions d’équilibres pré-modernes qui neutralisent le progrès en liant fermement le groupe à son double naturel ou cosmique. La rupture de ce lien dans la société moderne a rendu possible les formidables révolutions techniques développées au cours des dernières centaines d’années, jusqu’à ce point de rupture où l’autre-naturel, presque oublié, s’est subitement imposé à l’intérieur du collectif, brisant la frontière conceptuelle à coups d’effrois et de catastrophes, de vaches folles, de réchauffement climatique et d’OGM.

Cette intrusion du naturel dans la collectivité humaine semble irréversible, et entretenir le déni du « travail de purification » moderne apparaît comme une voie sans issue, ne pouvant déboucher que sur un affrontement absurde entre l’homme et une nature devenue cet autre symétrique que l’on nomme ennemi. Il convient désormais de s’appuyer sur la richesse sémantique de l’Autre pour permettre à une partie de l’univers non-humain de traverser la frontière. C’est-à-dire non pas de voir dans le naturel un identique, mais bien un autre, c’est-à-dire un semblable, un similaire, et dévoiler l’immense réseau de liens qui nous associent par une action volontaire plutôt que par une apocalypse.

Avec sa « Politique de la Nature », Bruno Latour nous invite à redéfinir le sens que nous donnons à l’Autre, et à choisir qui des non-humains peuvent s’ajouter au collectif, avec qui nous pouvons partager une commune altérité.

CITY/VILLE

Urban agriculture as a way to create bond and food.
Producing close to where the food is consumed. Saving energy.
Biking or walking as true (groundbreaking) options to inhabit our “Common Home” and go places.

La ville est un lieu qui nous est tellement familier qu’elle en devient difficile à définir. Pour réussir à la décrire, il est nécessaire de prendre du recul, de revenir à son origine, à son point de départ historique, pour identifier ce l’a fait émerger en tant que concept spécifique, distinct des autres modes d’habitation humains.

Au départ de la ville, il y a une volonté de se regrouper, de se rassembler en tant que collectif, et la ville a conservé à travers les âges ce lien avec une certaine densité de population, sans que ce critère ne suffisent à parfaitement la définir : la densité urbaine varie, dans les plus grandes villes modernes, d’un facteur 10 entre Istanbul (2 392 hab/km2) et Calcultta (27 462 hab/km2) (Source : wikipedia )

Pour comprendre comment la ville s’est conceptuellement détachée du reste du territoire, il faut d’abord comprendre les raisons qui ont poussé, au cours de l’histoire, les habitants à s’y réunir.
On imagine souvent la fondation des villes liée aux développements de l’agriculture. A mesure que l’agriculture a pris de l’ampleur, le cycle des saisons et des récoltes ont imposé aux hommes un nouveau rapport au temps. Il n’était plus question de trouver de quoi se nourrir pour les jours ou les semaines à venir comme dans la chasse ou la cueillette, mais de planifier un travail important (aménagement des champs, semis, irrigation etc.) dé-corrélé de la consommation de la nourriture qu’il produit. Cette dé-corrélation temporelle se traduit par la constitution de stocks (des silos), permettant d’assurer, si la planification est de bonne qualité, la continuité de l’approvisionnement en nourriture, malgré le caractère discontinu de la production.

Cette planification aurait à la fois contribué à la naissance d’administrations centralisées et à la nécessité de protéger les stocks de nourritures, d’autant plus vitaux qu’ils ne peuvent être reconstitués en cas de disparition qu’après un long temps de latence synonyme de famine. Elle s’est traduite concrètement par deux innovations: la domestication du chat, utilisé pour chasser les rongeurs pillant les réserves de grains, et la construction de villes, garantissant la main d’œuvre et la protection nécessaires à l’accumulation des ressources.

Cette explication a le mérite d’illustrer et de capturer une des raisons pour lesquelles les hommes se sont, à un moment, regroupés. C’est que la ville offre, et a toujours offert, en échange du travail de ses habitants, des services qu’on ne peut trouver nulle part ailleurs : la protection d’une muraille, d’une armée ou simplement du reste de la communauté, le palais, son ordre et son administration, le temple et son clergé, les voies de circulation, l’eau, le traitement des déchets, les transports en commun, l’électricité, le téléphone, internet, la fibre optique, l’hôpital, le tribunal le lycée, l’université… La ville autorise la constitution d’un certain confort à travers les infrastructures dont elle assure le développement, et autour desquelles se fixent les habitants. La densité de population qui semble distinguer les villes des campagnes apparaît alors non pas comme une caractéristique intrinsèque à la ville, mais plutôt comme une conséquence des limites spatiales de ses infrastructures, qui restreint leur champ d’action à un territoire fixé par leur coût de mise en œuvre : la muraille ne peut encercler tout le territoire, l’administration ne peut agir qu’à une certaine distance de ses points de concentration, l’eau potable ne peut aller plus loin que le réseau de tuyaux qui l’achemine.

La ville constitue donc un espace structuré par le pouvoir mettant en œuvre ces services (penser au tracé des rues, à la hiérarchie des quartiers), en opposition avec l’extérieur, l’au-delà de sa frontière (souvent matérielle, au-moins symbolique, comme celle que trace Romulus autour de la future Rome) : ce qui borde la ville, la nature, sa campagne. Elle apparaît comme un point d’attraction et de consommation de ressources primaires dont elle évacue la production toujours plus loin à ses marges, dans un vaste mouvement centrifuge qui concentre en son cœur les produits les plus élaborés de sa culture. Dans cette perspective, la ville se pense toujours en déséquilibre, et tire de ce déséquilibre son dynamisme : ses flux, son commerce, son organisation sociale et spatiale, sa division du travail, sa circulation, ses réseaux, sa richesse.

Cette définition pose aujourd’hui plusieurs problèmes. Le déséquilibre intrinsèque à la notion de ville apparaît tout d’abord contradictoire à sa fonction d’habitat pour près de 4 milliards d’êtres humains (voir « Habitat » ci-dessous). D’autre part, une révolution technologique est en cours dans les infrastructures primaires qui peut ouvrir une brèche dans la définition historique de la ville : les réseaux se dématérialisent en même temps qu’ils se décentralisent, faisant voler en éclat les logiques de concentration qui prévalaient jusque-là.

Le téléphone portable est l’exemple typique de cette dématérialisation qui permet de couvrir un vaste territoire en minimisant l’investissement nécessaire (une seule antenne relais permet d’étendre le réseau GSM au moins 10 km à la ronde en campagne). En 2014, le monde comptait ainsi 6,9 milliards d’abonnements de téléphone portable pour près 7,2 milliards d’habitants, alors que le téléphone portable ne s’est développé commercialement qu’autour des années 2000. Cette banalisation du mobile n’est pas restreinte aux pays riches fortement urbanisés : dans les pays en développement, le taux de pénétration du mobile se rapproche de celui des pays développés avec 90 abonnements pour 100 habitants (vs 120 abonnements /100 habitant). Avec le mobile, c’est une large gamme d’infrastructures plus évoluées qui se trouve soudain dématérialisée, et qui traverse la frontière des villes : il devient possible d’avoir un compte bancaire sans construire de banque, de bénéficier d’une assistance médicale sans construire d’hôpital, voire d’accéder à l’enseignement sans construire d’école. (voir l’émission consacrée au mobile dans « le dessous des cartes »).

En Avril 2015, la société Tesla annonçait la commercialisation de PowerWall, une gamme de batteries domestiques à haute performance et à prix réduit. Ce produit pourrait marquer le point de départ d’un bouleversement dans l’usage de nos réseaux primaires matériels (eau, électricité), aujourd’hui caractérisés par une forte centralisation qui trouve son origine dans les niveaux d’investissements nécessaires à leur constitution. Une fois décentralisés, ces réseaux laissent entrevoir la possibilité d’une ville-individuelle, d’une ville-maison capable de générer elle-même les infrastructures dont elle a besoin (ressources énergétiques, information, etc.), et ce quelle que soit sa distance des centres de production.

Quand notre maison sait produire et stocker son énergie, générer son eau potable, traiter ses déchets, et se connecter aux réseaux d’information, le besoin de ville disparaît en même temps que le déséquilibre qui lui est lié : la ville locale se doit d’être autonome, donc parfaitement équilibrée. Avec elle, c’est un nouvel habitat qui émerge soudain, dans lequel la contrainte collective est répercutée directement à l’échelle de l’action individuelle, où tout territoire est à la fois ville et nature, intérieur et extérieur, identique et autre.

HOME/HABITAT

Pope Francis’s encyclical letter Laudato Si’: On Care for Our Common Home demands the protection and care of “those common areas” which “increase our sense of belonging, of rootedness, of feeling at home”.

Enjoy our shared use of the “Common Home”.
Reflect on how we are severed from each other.
Reflect on how we can recreate unexpected forms of bonding.
Remember that the decision is ours.
JOGGING with or without headphones and music.
A person rehearsing on the violin can/could be heard.
Noticing another person standing: she seems to be listening TOO. Taking a plunge. Risking the question. Yes, she is listening TOO. Experiencing the joy of a moment of bonding and sharing, however fleeting and transitory. We have created/established a common use of the given space and time.

Our “Common Home” bears the brunt of HUMAN HISTORY and the violent seeds left in its wake.
“History unfolds … in the midst of distraction, misunderstanding, and partially obscured sight lines” Geoffrey O’Brien.
War brings human and natural destruction.
A recent exhibit in London (Conflict.Time.Photography, The Eyal Ofer Galleries, Tate Modern, London, 26 November 2014-15 March 2015) featured striking and powerful images of earth showing the scars of human conflict(s).
A wounded earth by/for a wounded humanity.
Why not acknowledge the vital importance of PEACE for the sustainability of existence of/on Earth?
The petition #SignUpForPeace is currently available on the Internet—an initiative launched by young dwellers of our “Common Home”. They/we need a million signatures before the petition can be brought to the attention of the United Nations.
Promoting peace is a first step toward restoring integrity and beauty to our planet.
Sign the petition.

As we are plundering “not just the bodies of humans but the body of the Earth itself”…. something more awful than all our African ancestors is rising with the seas” (Ta-Nehisi Coates)

Watch the thought-provoking documentary Demain and think about the numerous experiments and experiences it covers in terms of food production, transportation, and renewable/alternative sources of energy (energy production, consumption and recycling).

Discover the newly-released film Le Bois dont les rêves sont faits and enjoy Claire Simon’s celebration of Bois de Vincennes.

Raise questions about the agenda of ‘NEWSPACE’ and the signing of the US Commercial Space Launch Competitiveness Act.

Taste a piece of fruit that is the product of human and natural ingenuity and creativity: apple ARIANE launches a new dimension of organic food.

Read about the BEEHOPE project as another type of creative contract/teamwork in its many environmental, scientific, technological, cultural and social components.

Enjoy the beauty and company of CHERRY BLOSSOMS, sit under the graceful limbs of its trees, and celebrate the fragrance of a new Spring/Spring anew

Take a WALK and find in tiny plants and insects what Marilynne Robinson calls « a squandered intricacy » and «a small grandeur of form » (see her book The Givenness of Things)

Lorsqu’on parle d’une espèce vivante non-humaine, on emploie le terme d’écosystème, le seul à même de rendre la complexité de la notion d’habitat dans l’univers vivant, constitué de multiples symbioses et interactions réciproques. A l’opposé de l’habitation des Hommes, fermée et immuable, oasis isolée du reste de la nature dans laquelle se pense la vie humaine, l’écosystème est essentiellement ouvert et dynamique.

Il existe, dans une forêt du Haut-Doubs que je connais bien, comme dans beaucoup d’autres en Europe de l’Ouest, une vaste balafre ouverte par la tempête de décembre 1999, qui a conduit à abattage de 140 millions de mètres cubes de bois en France (l’équivalent en trois jours d’environ 4 fois la quantité de bois abattue chaque année depuis). Juste après la tempête, la clairière n’était qu’un enchevêtrement confus de troncs et de branches mêlés au sol. Après quelques mois et le patient travail des forestiers, une trouée est apparue, vierge espace ouvert sur le ciel et sa lumière, que sont venues peupler progressivement une multitude d’espèce de végétaux : des mousses, et des graminées d’abord, puis de jeunes résineux et des feuillus. La clairière, alors, a quitté son aspect apocalyptique pour revêtir une diversité et une clarté bienvenue dans cette forêt monotone, couverte partout ailleurs des mêmes sapins et d’épicéas. Le temps a passé, et les jeunes pousses sont devenues de jeunes arbres, mais petit à petit un tri s’est opéré, réduisant irréversiblement la diversité des espèces couvrant la trouée. Les résineux (sapins et épicéas), les mieux adaptés à l’environnement et au climat de la région, ont pris l’avantage, saisons après saisons, sur les feuillus. Plus hauts, ils étendent leurs branches sur une vaste surface, et captent la lumière dont ils privent les autres arbres qui n’ont pas pu avoir une croissance aussi rapide. Progressivement, les espèces positionnées dans l’ombre des sapins interrompent leur croissance et meurent. La clairière reprend sa place dans l’uniforme de la forêt de résineux.

Comme dans cette clairière, un écosystème ne se réduit pas simplement à la liste des espèces qui arrivent à s’y développer, mais se définit plutôt par celles qui en sont évacuées, et par celles qui arrivent à y survivre, sur plusieurs générations. Transposée à l’être humain, cette réflexion souligne la fragilité et la vulnérabilité de notre position au sein du réseau naturel. Aucune maison n’est immuable, et les expériences malheureuses des disparitions de sociétés entières détaillées par Jared Diamond dans Effondrements rappellent que les mécanismes en jeu dans toutes les clairières valent aussi pour ce qui est de l’humain et de son habitat. Comme les éphémères feuillus de la clairière du Haut-Doubs, la civilisation de l’île de Pâques, les peuples Polynésiens des îles Pitcairn, les amérindiens Anasazis, les Mayas ou les Viking du Groenland témoignent que le principal défi qui nous est adressé n’est pas celui de s’implanter dans un écosystème, mais de savoir y durer.

WASTE/DECHETS

Give our “common home” Earth a mini chance, something within your reach.
Delete 30 emails from your email box and save the daily consumption of one electric bulb. Turn to Demain for more tips about curbing your energy consumption today: for instance, think about the “electric footprint” of playing a video game. Why not give it up for one day to celebrate (with) Earth and find new companions—animal or human?

Demain also presents a number of innovative recycling projects: when trash is transformed into compost for the soil, waste becomes food.

Waste can also be recycled into artistic material and food for the mind. Consider Mexican artist Abraham Cruzvillegas’s sculpture titled Empty Lot which was on view in the Turbine Hall at Tate Modern until early April 2016. Empty Lot consisted of two stepped triangular platforms which held a geometric grid of 240 wooden planters filled with compost and 23 tons of soil collected from parks and gardens all across London from Peckham Rye to Regent’s Park. Here are excerpts from Cruzvillegas’s comments about his work before the exhibit opened in October 2015: “Empty lot is related in a more general way to economics and the way pieces of land in cities are left and not used, or used in alternative ways…I see plants as beings that you live with and that you share your time with. The project is more about the possibility of witnessing something coming out of nothing. People will need to be patient: it won’t be about seeing and consuming a spectacle in an instant, but about knowing things on the platform are changing, in small ways, gradually…I’m sure something will grow in it. I’m absolutely sure and convinced, and I want to see that, and to share that with people. It’s about hope…What could happen, that’s the point for me, that sense that something can grow”.

Il existe un nombre très limité de mots pour décrire l’immense et complexe diversité des déchets : ordures, immondices, boues et pollution sont les seuls termes sur lesquels le langage peut s’appuyer pour partir à l’assaut de cette gigantesque réalité. Très vagues et tous synonymes, ces mots ne constituent aucune partition, aucune décomposition en sous-catégories permettant une analyse de l’univers très vaste qu’ils recouvrent chacun tout entier. C’est que le déchet, comme le rappelle Mary Douglas dans De la souillure, nous convoque aux limites de la signification. Il est « ce qui n’est pas à sa place », ce que nous excluons de tout système, de toute analyse, de toute catégorie, et il ne permet en particulier aucune distinction entre le tout et les parties. Derrière ses désignations se superposent ainsi tous les déchets, tous les rejetés au-delà du sens, et ce n’est pas un hasard si les mots qui les recouvrent sont tous symétriques, et désignent aussi bien les rejets de nos modes de vie que ceux de notre propre corps.

Le déchet est un objet limite, qui gravite à la frontière du monde ordonné de nos significations, et n’est identifié qu’en creux, comme une béance dans l’ordre qu’il vient perturber. Avant que le système qui l’entoure ne soit constitué, il reste invisible, rien de plus que le néant. C’est la raison pour laquelle les pollutions ne peuvent être identifiées qu’avec un temps de retard, après avoir atteint une quantité telle qu’elles ne peuvent plus être contenus dans la zone invisible où elles se sont accumulés jusque-là, ou après que la pensée a étendu son ordre dans leur environnement immédiat, et fait le tri entre ce qui peut s’y trouver, et ce qui doit en être expulsé. On pense notamment à l’immense quantité de déchets plastiques agrégés dans les zones de convection des océans. Invisibles pendant les dizaines d’années au cours desquelles ces « continents de plastique » ont été abreuvés de déchets en tout genre, il a fallu, pour les considérer comme une pollution, attendre à la fois de considérer l’Océan comme autre chose qu’une vaste poubelle et que leur taille atteigne une limite critique qui les rende détectables.
Lire la synthèse ici : http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/05/09/le-7e-continent-de-plastique-ces-tourbillons-de-dechets-dans-les-oceans_1696072_3244.html

Un phénomène identique est en cours en orbite autour de notre planète, où s’accumulent les débris des différents engins que l’humanité a envoyé dans l’espace au cours des cinquante dernières années. La pollution spatiale a atteint un niveau de maturité sémantique moins avancé que les déchets plastiques des océans : elle émerge à peine du néant, au rythme des menaces qu’elle constitue pour les astronautes et les satellites qui évoluent dans ses environs, mais n’est pas encore perçue comme une pollution, faute d’une pensée ordonnée de l’espace entourant la Terre.

La pollution pose donc un grave problème d’asymétrie : générée proportionnellement aux quantités des produits que nous fabriquons, elle n’est détectée qu’au rythme, bien plus lent, auquel la pensée déploie son ordre sur le monde. Cette décorrélation ne laisse qu’une seule possibilité de détection, celle par laquelle elle s’est toujours imposée à la société moderne : l’excès, le débordement, c’est-à-dire le point de non-retour. Réussir à penser la pollution avant qu’elle ne s’impose dans le réel par la catastrophe, c’est revenir sur une représentation fondamentale de la société industrielle qui pense la fabrication comme la transformation de matières premières permettant d’obtenir le produit souhaité. Cette représentation linéaire génère des déchets car elle se focalise exclusivement sur le produit qu’elle cherche à confectionner, en oubliant plus ou moins volontairement tout ce qui est produit en plus et qu’on ne sait pas désigner autrement que sous le terme de déchet, de rebut, de chute, c’est-à-dire d’une pollution qu’il faut évacuer. La penser à sa source, c’est rompre cette vision linéaire au profit d’une représentation circulaire, dans lequel le produit n’est qu’un état temporaire, une portion du cycle complet. C’est réaligner le rythme de la pensée et celui de la production.

“I have a dream for my homeland. I dream we can bring back the longleaf pine forests, along with the sandhills and the savannas, starting now and that we can bring back all the herbs and trees and wild animals, the ones not irretrievably lost, which deserve an existence apart from slavery to our own” Janisse Ray